
« Il faut continuer Ă parler, non pas tant du camp, de ce que nous avons vĂ©cu, mais de ce qui fait la spĂ©cificitĂ© de la Shoah : je veux parler de lâextermination systĂ©matique, scientifique, de tous ceux qui dĂšs lâarrivĂ©e au camp devaient disparaĂźtre, parce quâils Ă©taient trop jeunes, trop ĂągĂ©s, parce quâil nây avait plus de place pour eux, ou tout simplement parce que lâidĂ©ologie nazie avait dĂ©cidĂ© que tous les juifs devaient ĂȘtre Ă©liminĂ©s. Oui, il faut que cela soit su. Il y a encore tant de gens qui ne savent pas. Et il est si difficile de concevoir que cela ait pu se passer en plein XXe siĂšcle, dans un pays si fier de sa culture. »
Simone Veil, interviewée pour le Nouvel Observateur en 2005.
Le texte ci-dessous date de 2014⊠Comme jâaimerais pouvoir dire que câest un Ă©crit « daté », qui aurait vieilli, qui semblerait presque ridicule⊠HĂ©las, il nâen est rien. Aujourdâhui, premier mai, nous commĂ©morons en France la mĂ©moire des victimes de la DĂ©portation, tandis que le monde commĂ©more Yom HaShoah, la journĂ©e de la mĂ©moire des victimes de la ShoahâŠ
Et, plus que jamais, notre printemps est un printemps qui nous dĂ©range, une sorte de promesse fallacieuse dâun temps des cerises qui jamais nâadviendra⊠Combien de fois ai-je eu envie de prendre la plume ces derniĂšres annĂ©es, et plus particuliĂšrement ces derniers mois, lorsque furent souillĂ©es les mĂ©moires de Simone Veil et dâautres anonymes, lorsque furent profanĂ©es des tombes, des stĂšles de mĂ©moire, chez nous, au pays des LumiĂšres, en IsraĂ«l, lĂ oĂč pourtant reposent les victimes de la tuerie de Toulouse, lorsque des synagogues, encore et toujours, furent lâobjet dâattentats, lorsque des croix gammĂ©es et des Ă©toiles juives furent dessinĂ©es au coeur de ParisâŠ
Je pense que, plus que jamais, nous nous devons de demeurer en Ă©tat de veille, de ne pas baisser nos gardes, alors mĂȘme que notre Europe bascule vers les populismes, que les partis dâextrĂȘme-droite se pavanent dans les parlements de nos dĂ©mocraties en danger et que les derniers survivants de la Shoah sâĂ©teignent, leurs voix, pourtant fortes, inĂ©branlables, nâayant pu faire taire les dĂ©mons du nĂ©gationisme et les croyances ancestralesâŠ
Il y a deux Ă©tĂ©s, je visitai ainsi le MusĂ©e Juif de Berlin en compagnie dâune collĂšgue dâallemand polonaise, dans le cadre dâun stage organisĂ© par le Goethe Institut. Cette collĂšgue ne savait rien, ou presque, du judaĂŻsme, et, tout au long de notre visite, elle me dĂ©sarçonna avec des rĂ©flexions Ă la fois naĂŻves et perfides, mâexpliquant quâen Pologne, on ne faisait pas beaucoup confiance aux juifs, quâelle se demandait si ces « preuves », que nous Ă©tions en train de dĂ©couvrir, Ă©taient rĂ©elles⊠Ainsi, en regardant les petites valises et des vĂȘtements de bĂ©bĂ©s sauvĂ©s des camps, elle en mettait la rĂ©alitĂ© en doute. Jâen avais la nausĂ©e, en particulier lorsque je mâisolai, Ă©puisĂ©e par ses bavardages indĂ©cents, dans lâimmense salle obscure et bĂ©tonnĂ©e, aux immenses parois biseautĂ©es formant un puits inversĂ© de lumiĂšre: la porte fermĂ©e, on se croit rĂ©ellementâŠdans une chambre Ă gazâŠ

https://www.berlin.de/fr/monuments/3560999-3104069-musee-juif-de-berlin.fr.html
En sortant du musĂ©e, nous marchĂąmes longuement Ă travers mon cher Berlin, et je tentais, modestement, dâexpliquer Ă ma collĂšgue quelques rudiments au sujet des origines de lâantisĂ©mitisme, cet antisĂ©mitisme que, toute professeur dâallemand quâelle Ă©tait, toute charmante quâelle Ă©tait, elle continuait Ă propager, Ă quelques encablures dâAuschwitz⊠Je lui parlais comme Ă je parle Ă mes Ă©lĂšves qui, trĂšs rarement, sont au fait de cette « question juive »⊠Et ce malgrĂ© les cours au sujet des religions du monde quâils reçoivent au fil de leurs annĂ©es dâĂ©cole, comme dans le programme dâhistoire de sixiĂšme, lorsquâils Ă©tudient le fait religieux, ou au grĂ© du traitement de la seconde guerre mondiale, en troisiĂšme, oĂč, mĂȘme si mes collĂšgues nâont plus le droit de dire « holocauste » (trop « religieux », justement! ), et oĂč le terme « Shoah » ne me semble guĂšre usitĂ© (par exemple inconnu, encore cette annĂ©e, par mes classes, excatement comme dans les sondages qui ont Ă©maillĂ© la presse ces derniers moisâŠ), nos Ă©lĂšves sont tout de mĂȘme confrontĂ©s au terme de « judaĂŻsme » et Ă lâhistoireâŠ
Ma collĂšgue -tout comme nos Ă©lĂšves, si souventâŠ- ignorait quâil se disait que « les juifs » avaient tuĂ© JĂ©sus; ma collĂšgue ignorait lâostracisme vĂ©cu par les communautĂ©s juives au fil des siĂšcles, le fait que certains mĂ©tiers leur fussent interdits autrefois, leur rapport privilĂ©giĂ©, par lĂ mĂȘme, avec les mĂ©tiers de lâusure⊠Elle ne savait pas non plus quâil avait existĂ© des ghettos en dehors de celui de Varsovie, ne connaissait pas le terme de « pogrom »⊠Ma collĂšgue, enseignant lâallemand Ă de jeunes polonais, mon adorable collĂšgue Ă lâaccent chantant, avec laquelle jâai dĂ©couvert Berlin pour la premiĂšre fois de ma vie, ma collĂšgue me bouleversait de par son ignorance crasse, scandaleuse, de par un antisĂ©mitisme quasi « naturel »⊠Et cette ignorance, combien de fois lâai-je retrouvĂ©e au dĂ©tour de « smal talk », de conversations lĂ©gĂšres avec des inconnus, des commerçants, des collĂšgues, mĂȘmeâŠ
Alors je dis, je rĂ©pĂšte, je martĂšle que, oui, il est urgent de refonder notre politique autour du « devoir de mĂ©moire », car, au seuil des Ă©lections europĂ©ennes, aprĂšs la multiplication en France de crimes antisĂ©mites plus odieux les uns que les autres -je voudrais saluer la mĂ©moire des victimes de la tuerie de Toulouse, mais aussi celle dâIlan Halimi, de Sarah Halimi, de Mireille KnollâŠ- , aprĂšs lâinquiĂ©tante accumulation dâactes de vandalisme antisĂ©mites, et devant les montĂ©es en puissance de lâantisĂ©mitisme mondial, il est du devoir de notre dĂ©mocratie de poursuivre lâĂ©ducation des plus jeunes, mais aussi de la nation tout entiĂšre, en racontant encore et toujours le fait historique immonde de la barbarie concentrationnaire, mais aussi en Ă©clairant les esprits autour du fait religieux. Notre loi sur la laĂŻcitĂ© est merveilleuse, car non seulement elle prĂ©serve lâespace public de tout signe ostentatoire, mais aussi elle est censĂ©e permettre lâĂ©ducation Ă la tolĂ©rance. Allons plus loin. Osons nous inspirer, peut-ĂȘtre, mĂȘme si cela semble paradoxal, des rapprochements Ă©clairĂ©s faits par des religieux eux-mĂȘmes!
PlutĂŽt que dâentĂ©riner les guerres intestines liĂ©es Ă la politique au Moyen-Orient, plutĂŽt que de tolĂ©rer les appels au boycott dâIsraĂ«l et les festivals pro palestiniens qui fleurissent, ravivant ainsi les tendances fratricides si prĂ©sentes dĂ©jĂ dans les « quartiers », ayons le bon sens de favoriser, au contraire, le vivre-ensemble! Si je clique sur Google « pro palestine Toulouse », en ce premier mai 2019, je trouve ainsi, en ma seule ville rose, des dizaines de manifestations de soutien en faveur de la Palestine, entre le « CinĂ© Palestine » de la CinĂ©mathĂšque et les recueils de poĂ©sie, en passant par les appels au boycott⊠Mais rien nâest fait pour rapprocher les communautĂ©s⊠Alors que des solutions existentâŠ
Et câest ainsi que malgrĂ© nos efforts dâenseignants, lâhistoire se rĂ©pĂšte, encore et toujours. Et câest ainsi que jâai Ă©tĂ© obligĂ©e de quitter, il y a quelques semaines, au lendemain de la profanation du cimetiĂšre juif de Strasbourg, une manifestation poĂ©tique pourtant peuplĂ©e dâintellectuels Ă©clairĂ©s, dâamoureux des mots, de gens reprĂ©sentant la parole, lâesprit, la rĂ©flexion⊠Ce soir-lĂ , en effet, nous Ă©tait prĂ©sentĂ© un superbe recueil de poĂšmes en faveur de Gaza, « Requiem pour Gaza », et jâai eu, dans un premier temps, plaisir Ă en Ă©couter des extraits, superbement Ă©crits et rĂ©citĂ©s.
https://www.france-palestine.org/Requiem-pour-Gaza-recueil-d-un-collectif-de-30-poetes
Cependant, ensuite, jâosai, devant la petite assemblĂ©e, interroger un auteur prĂ©sent: comment ressentait-il, justement, la prolifĂ©ration dâactes antisĂ©mites, en particulier cette profanation rĂ©cente du cimetiĂšre de Quatzenheim? AussitĂŽt, des sourires amusĂ©s sâĂ©levĂšrent dans le public prĂ©sent autour de la table; une participante Ă©clata presque de rire en disant que câĂ©tait « un coup de Macron », et quâelle nây croyait pas une seconde, et les autres dâacquiescer. MĂ©dusĂ©e, je leur rappelai quâune enquĂȘte de flagrance Ă©tait ouverte, et que de multiples actes antisĂ©mites fleurissaient, depuis plusieurs moisâŠ
Ils sont venus
tuer les
pierres , lapider les morts
de leur bĂȘtise crasse.
Ils ont griffé la
terre de leurs doigts
ignorants, fossoyeurs
de lâimmonde,
dépeçant le silence.
Tels des vautours
affamés, ils ont conspué
lâĂternitĂ©,
crevant les yeux du granit,
Ă©ventrant le sein
des marbres :
charognards de
lâIndicible.
https://sabineaussenac.blog/2015/02/18/763/
En vain. Le complotisme de certains intellectuels prĂ©sents me terrifia, Ă©branlant fortement mes convictions dans le pouvoir de la rĂ©flexion: on pouvait donc Ă©crire de la poĂ©sie, sâĂ©mouvoir de la situation Ă Gaza, mais pas de celle des juifs de France? AprĂšs avoir tentĂ© en vain dâexpliquer certaines de mes idĂ©es, et aprĂšs avoir Ă©voquĂ© les meurtes commis Ă lâĂ©cole juive de Toulouse en 2012, je me levai et partis. EffondrĂ©e.
phttps://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/myriam_1_b_1371928.html
Plus rĂ©cemment, lors dâune soirĂ©e, je me rendis compte que certains de mes amis adoraient Renaud Camus, « un auteur extraordinaire », alors que cet obscurantiste est Ă lâorigine des thĂ©ories du « grand remplacement » et que le djihadiste de Christchurch sâest inspirĂ© de ses Ă©crits⊠Alors que cette personne baigne dans de fĂącheuses compromissions autour de lâantisĂ©mitismeâŠ
https://www.renaud-camus.net/affaire/kechichian.htm
Alors oui, plus que jamais, il est dâactualitĂ© dâĂ©voquer le souvenir de la Shoah, et aussi de rĂ©flechir Ă des stratĂ©gies dĂ©mocratiques pour renforcer le vivre-ensemble. Diffuser rĂ©guliĂšrement « Rabbi Jacob » ou « La vĂ©ritĂ© si je mens » Ă la tĂ©lĂ©vision ne suffit plus! Il faudrait rĂ©ellement et de façon insistante expliquer aux Français, dont certains se sont illustrĂ©s rĂ©cemment par un lynchage envers des Roms accusĂ©s dâavoir « volĂ© des enfants », que le lobby juif ne possĂšde pas les mĂ©dias, et quâil nâest pas correct de dessiner des croix gammĂ©es sur des portraits de Simone Veil ni de dĂ©truire des tombes juives, parce quâon commence comme ça, et ensuite on finit par tuer une enfant juive dâune balle dans la tĂȘte⊠Il faudrait aussi que les modĂ©rateurs des rĂ©seaux sociaux soient plus attentifs Ă lâantisĂ©mitisme largement diffusĂ© au fil du net, en particulier, hĂ©las, au grĂ© des pages de lâultra-gauche. LĂ aussi, antisionisme et antisĂ©mitisme flirtent dangereusement lâun avec lâautre, au fil de discours souvent policĂ©s et pervers, bien capables dâembrigader de jeunes esprits malĂ©ablesâŠ
Ayons confiance. Ayons confiance dans ce pouvoir du partage et de la conviction, mais osons dire les choses, expliquer, ne pas courber lâĂ©chine devant ceux qui veulent hurler plus fort que les autres, dĂ©former lâhistoire et salir les morts et les Justes. Inspirons-nous des associations, demandons au gouvernement de promouvoir les mĂ©tissages et lâĂ©ducation Ă la tolĂ©ranceâŠ
Soyons dignes de Simone, de Marceline, et des millions de victimes qui, toutes, mĂ©ritent dâĂȘtre nommĂ©es dans leur dignitĂ© de femmes et dâhommes.
Ne pas oublier
barbaries indicibles.
Garder la lumiĂšre.
ćżăăȘăă§
èšèă«ăȘăăȘăéèźäșșă
ć ăäżăĄăȘăăă
Wasurenaide
Kotoba ni naranai yaban hito.
Hikari o tamochi nasai.

https://www.vanupied.com/varsovie/varsovie-atmosphere/ghetto-de-varsovie-de-sa-creation-a-l-insurrection.html
https://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/la-shoah-cest-has-been_b_1676229.html
https://sabineaussenac.blog/2014/02/10/ilan-halimi-8-ans-deja/
2014: Lâautre cĂŽtĂ© de moi
 » Je nâai aucune rĂ©elle lĂ©gitimitĂ© pour Ă©voquer le 19 mars 2012 et les autres meurtres commis par Mohamed Merah. Je ne suis pas juive, je ne suis pas militaire, je nâai pas Ă©tĂ© touchĂ©e par lâantisĂ©mitisme. Ou, en fait, si, mais Ă contrario : parce que je suis, par ma mĂšre, dâorigine allemande. Parce que je sais que si mes grands-parents nâont pas eu la carte du parti, mon grand-pĂšre Ă©tait cependant soldat de la Wehrmacht ; il a fait le Front de lâEst, est restĂ© des mois prisonnier.
Câest lui qui, un jour, mâa mis le roman « Exodus » entre les mains, sans un mot. Jâavais 13 ans, je lisais Ă peine lâallemand, et pourtant jâai lu, et compris. La mĂȘme annĂ©e, jâavais lu le Journal dâAnne, et, lĂ aussi, ouvert les yeux. Mon pays adorĂ©, ma deuxiĂšme patrie, mon Allemagne des contes de Grimm, des longues promenades le long du Rhin, de mes grands-parents chĂ©ris, avait donc aussi Ă©tĂ© le pays de lâIndicible.
Lâautre cĂŽtĂ© de moi
Lâautre cĂŽtĂ© de moi sur la rive rhĂ©nane. Mes Ă©tĂ©s ont aussi des couleurs de houblon.
ImmensitĂ© dâun ciel changeant, exotique rhubarbe. Mon Allemagne, le Brunnen du grand parc, pain noir du bonheur.
Plus tard, les charniers.
Il me tend « Exodus » et mille Ă©toiles jaunes. Lâhomme de ma vie fait de moi la diseuse.
Lettres du front de lâest de mon grand-pĂšre, et lâodeur de gazon coupĂ©.
Mon Allemagne, entre chevreuils et cendres.
Bien sûr, les Allemands ont souffert : ma mÚre encore ne peut entendre un avion sans frémir, et je sais que la blondinette de 4 ans a eu peur, faim, froid.
Mais quelque part, je suis la seule de ma famille Ă , en quelque sorte, « porter la Shoah ». La Shoah par balles de mon grand-pĂšre, que personne nâa jamais encore osĂ© Ă©voquer avec moi. Et surtout la Shoah tout court.
Alors depuis mon adolescence, je cherche, je regarde, je rĂ©flĂ©chisâŠCes amis chez lesquels jâavais Ă©tĂ© jeune fille au pair, qui, chaque annĂ©e, partaient dans un kibboutz pour « racheter la Faute », mâavaient donnĂ© des livres sur le judaĂŻsmeâŠEt puis un jour jâai trĂ©buchĂ© sur Rose AuslĂ€nder, « ma » poĂ©tesse juive de la Shoah, et, bien tard, Ă 44 ans, je lui ai consacrĂ© un mĂ©moire de DEAâŠJâai mĂȘme, un temps, flirtĂ© avec une idĂ©e de conversionâŠ
Les miens se moquaient de moi : « Mais quâest-ce-que tu as encore, avec tes juifs ? » Pourtant, oui, il y a cette Ă©trange proximitĂ©, et puis mes larmes dâenfants lorsque jâentendais du Chopin ou des valses tziganes, et puis mon profond dĂ©goĂ»t Ă mĂ©langer par exemple du fromage et du poissonâŠ
Mais au-delĂ de lâanecdote, je me suis jurĂ© de tĂ©moigner. De dire, toujours. Ainsi je parle de la Shoah lors de mes cours, bien entendu, lorsque je fais mon mĂ©tier de profâŠdâallemand. MĂȘme quand on mâenvoie en terre dâIslam, dans les Quartiers oĂč les Ă©lĂšves ricanent au seul nom de « juif », dans ces classes oĂč, une annĂ©e, jâai Ă©tĂ© obligĂ©e de faire noter dans le carnet de correspondance :
« Je ne prononcerai plus le nom du FĂŒhrer en cours sans y avoir Ă©tĂ© invité », tant les Ă©lĂšves adoraient parler dâHitler et du gazage des juifsâŠ
Alors en ce beau matin de mars 2012, quand un Ă©lĂšve, dans mon lycĂ©e de campagne, a reçu un sms de son pĂšre policier Ă lâinterclasse, un sms qui lui parlait du massacre Ă lâĂ©cole juive de Toulouse, jâai immĂ©diatement Ă©crit, Ă la rĂ©crĂ©ation, une phrase sur le tableau dâaffichage devant la salle des profs; au feutre, jâai notĂ© simplement :
« Premier attentat antisémite en France depuis la rue des Rosiers. »
Et jâai dessinĂ© une petite Ă©toile juive.
Puis je suis retournĂ©e en salle des profs. Moi, je tremblais. Entre temps, jâavais allumĂ© lâordinateur. Jâavais lu les dĂ©pĂȘches, les rĂ©cits des faits.
Jâavais lu quâun homme fou avait abattu de sang-froid un pĂšre et ses deux enfants, dont jâapprendrais plus tard quâil sâagissait du jeune Jonathan Sandler et de ses petits Gabriel, 4 ans, et Arieh, 5 ans, devant lâĂ©cole Ozar Hatorah de ma ville rose, Ă quelques kilomĂštres de la bourgade oĂč jâenseignais. Jâavais lu que cet homme ensuite avait pĂ©nĂ©trĂ© dans lâenceinte de lâĂ©cole et blessĂ© dâautres personnes, et surtout quâil avait tirĂ© une balle dans la tĂȘte de la petite fille quâil tenait par les cheveux. Plus tard, on me dira quâelle sâappelait Myriam Monsonegro, quâelle avait 7 ans et Ă©tait la fille du directeur de lâĂ©cole : ce dernier avait vu mourir sa fille.
En ce matin du 19 mars 2012, vers 10 h, je tremblais. Parce que dĂ©jĂ jâavais lu certains dĂ©tails, et parce quâil me semblait intolĂ©rable quâun tel attentat se produise, en France, si longtemps aprĂšs la Shoah. AprĂšs la Shoah.
Dans la salle des profs qui bruissait et papotait, les conversations, certes, sâĂ©taient quelques minutes orientĂ©es vers la nouvelle de lâattentat, mais, bien vite, le quotidien avait repris le dessus ; on parlait des devoirs surveillĂ©s, du bac blanc, de telle classe Ă problĂšmesâŠJe me souviens du rire presque hystĂ©rique de cette collĂšgue, qui dĂ©chirait lâespace et me vrillait indĂ©cemment ce dĂ©calage dans les oreilles.
En passant pour remonter en cours, un collĂšgue, postĂ© devant le tableau blanc portant mon inscription, mâinterpella :
â        Câest toi qui as Ă©crit ça ? Mais câest nâimporte quoi ! Comment affirmes-tu quâil sâagit dâun attentat antisĂ©mite ? Tu te bases sur quoi ?
InterloquĂ©e, je le regardai, sans comprendre. Je lui rĂ©pĂ©tai alors ce que jâavais lu et entendu, je lui parlais du nom de ce lycĂ©e juif, et de la balle tirĂ©e Ă bout portant dans la tĂȘte de Myriam.
Il souriait, ricanait presque. Il me rĂ©pĂ©ta que cette action pouvait aussi ĂȘtre celle dâun dĂ©sĂ©quilibrĂ©, ce ne serait pas la premiĂšre fois. Il monta en cours, presque guilleret. Jâavais envie de vomir.
Mon inscription a disparu trĂšs vite. Quelques jours plus tard, « on » mâa convoquĂ©e, « on » mâa expliquĂ© que mes activitĂ©s dâĂ©criture avaient dĂ©jĂ Ă©tĂ© « repĂ©rĂ©es » par « les autoritĂ©s », et puis la loi sur la laĂŻcitĂ©, et quâest-ce-que câĂ©tait que ce dessin dâĂ©toile juive, mais je me croyais oĂč ? Entre temps, jâavais en effet Ă©crit sur le Huffington Post ma « Lettre Ă Myriam », qui avait fait le tour du monde, qui avait Ă©tĂ© reprise sur dâautres blogs, maisâŠle fait que jây Ă©voque mon mĂ©tier, et lâautre Ă©tablissement oĂč jâenseignais cette annĂ©e-lĂ , avait dĂ©rangĂ©âŠ
« On » me parla du « devoir de rĂ©serve », qui, jâai vĂ©rifiĂ©, nâexiste pas pour les enseignants. Et puis durant quelques jours, alors mĂȘme que Toulouse pleurait, organisait des Marches Blanches, alors mĂȘme que la terre dâIsraĂ«l accueillait les victimes, alors mĂȘme que Ăva Sandler, la veuve et maman des petites victimes, impressionnait la terre entiĂšre par sa dignitĂ©, alors mĂȘme quâune autre maman extrĂȘmement courageuse commençait son combat pour la mĂ©moire de son fils assassinĂ©, son combat pour la paix et la fraternitĂ© qui lui a valu encore rĂ©cemment de recevoir un prix Ă Toulouse, lors du repas du CRIF, car je nâoublie pas ici la mĂ©moire des soldats tuĂ©s Ă Montauban et Toulouse, Abel Chennouf, Mohamed Negouad et Imad Ibn Ziaten, moi, je tremblais Ă nouveau, mais de peur :
Car « on » mâavait parlĂ© de reprĂ©sailles administratives, « on » mâavait mise en garde, « on » mâavait expliquĂ© que certaines choses nâĂ©taient pas bonnes Ă dire, que je devais tenir ma langue, mon rang, au lieu de tenir tĂȘteâŠ
Je me souviens de mes mails Ă des amis en IsraĂ«l, de quelques contacts avec des avocatsâŠ
Câest si loinâŠCâest si dĂ©risoire, aussi. Jâai presque honte de mâĂȘtre inquiĂ©tĂ©e, quand les parents des victimes pleuraient encore leurs morts, quand les balles des forces de lâordre eurent raison de la BĂȘte.
Je pensais que la France serait forte. Je pensais sincĂšrement que cet acte odieux serait le dernier, que jamais, plus jamais de telles abjections se produiraient.
Mais jâĂ©tais naĂŻve. Car depuis, dans cette mĂȘme ville rose, il y a quelques semaines, des quolibets et des insultes ont empĂȘchĂ© la dĂ©lĂ©gation juive de manifester aprĂšs que des tags antisĂ©mites aient souillĂ© notre brique rose. Car depuis, dans tout lâhexagone, un prĂ©tendu humoriste Ă la solde de lâIran et des nĂ©onazis a libĂ©rĂ© la parole en reprenant le salut hitlĂ©rien sous la forme de cette ridicule quenelle.
Je ne suis pas juive. Je ne suis pas militaire.
Je nâai pas Ă©tĂ© victime de Mohamed Merah.
Ă Toulouse, le printemps est lĂ , les forsythias ensoleillent les jardins, nous guettons presque les onyx des hirondelles qui bientĂŽt reviendront. Jâentends quelque part les voix de ceux qui me soufflent « Mais quâest-ce-que tu fais encore avec tes histoires de juifs ? Reste tranquille, fais ton travail, câest toutâŠQui es-tu, pour prĂ©tendre tâexprimer sur ces sujets-lĂ Â ? »
Rien. Je ne suis rien, je ne suis personne.
Simplement une prof dâallemand en deuil de la dĂ©mocratie. »
Damit kein Licht uns liebe
Sie kamen
mit scharfen Fahnen und Pistolen
schossen alle Sterne und den Mond ab
damit kein Licht uns bliebe
damit kein Licht uns liebe
Da begruben wir die Sonne
Es war eine unendliche Sonnenfinsternis
Pour quâaucune lumiĂšre ne nous aime
Ils sont venus
portant drapeaux acérés et pistolets
ont abattu toutes les Ă©toiles et la lune
pour quâaucune lumiĂšre ne nous reste
pour quâaucune lumiĂšre ne nous aime
Alors nous avons enterré le soleil
Ce fut une Ă©clipse sans fin
(in Blinder Sommer / ĂtĂ© aveugle)
Rose AuslÀnder