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Channel: Attentat – Au-dessus d'un million de toits roses, Sabine Aussenac
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Yom HaShoah 2019: se souvenir. Et agir!

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http://yomhashoah.fr/

Les osselets de la mémoire

« Il faut continuer Ă  parler, non pas tant du camp, de ce que nous avons vĂ©cu, mais de ce qui fait la spĂ©cificitĂ© de la Shoah : je veux parler de l’extermination systĂ©matique, scientifique, de tous ceux qui dĂšs l’arrivĂ©e au camp devaient disparaĂźtre, parce qu’ils Ă©taient trop jeunes, trop ĂągĂ©s, parce qu’il n’y avait plus de place pour eux, ou tout simplement parce que l’idĂ©ologie nazie avait dĂ©cidĂ© que tous les juifs devaient ĂȘtre Ă©liminĂ©s. Oui, il faut que cela soit su. Il y a encore tant de gens qui ne savent pas. Et il est si difficile de concevoir que cela ait pu se passer en plein XXe siĂšcle, dans un pays si fier de sa culture. »

Simone Veil, interviewée pour le Nouvel Observateur en 2005.

Le texte ci-dessous date de 2014
 Comme j’aimerais pouvoir dire que c’est un Ă©crit « daté », qui aurait vieilli, qui semblerait presque ridicule
 HĂ©las, il n’en est rien. Aujourd’hui, premier mai, nous commĂ©morons en France la mĂ©moire des victimes de la DĂ©portation, tandis que le monde commĂ©more Yom HaShoah, la journĂ©e de la mĂ©moire des victimes de la Shoah


Et, plus que jamais, notre printemps est un printemps qui nous dĂ©range, une sorte de promesse fallacieuse d’un temps des cerises qui jamais n’adviendra
 Combien de fois ai-je eu envie de prendre la plume ces derniĂšres annĂ©es, et plus particuliĂšrement ces derniers mois, lorsque furent souillĂ©es les mĂ©moires de Simone Veil et d’autres anonymes, lorsque furent profanĂ©es des tombes, des stĂšles de mĂ©moire, chez nous, au pays des LumiĂšres, en IsraĂ«l, lĂ  oĂč pourtant reposent les victimes de la tuerie de Toulouse, lorsque des synagogues, encore et toujours, furent l’objet d’attentats, lorsque des croix gammĂ©es et des Ă©toiles juives furent dessinĂ©es au coeur de Paris


Je pense que, plus que jamais, nous nous devons de demeurer en Ă©tat de veille, de ne pas baisser nos gardes, alors mĂȘme que notre Europe bascule vers les populismes, que les partis d’extrĂȘme-droite se pavanent dans les parlements de nos dĂ©mocraties en danger et que les derniers survivants de la Shoah s’éteignent, leurs voix, pourtant fortes, inĂ©branlables, n’ayant pu faire taire les dĂ©mons du nĂ©gationisme et les croyances ancestrales


Il y a deux Ă©tĂ©s, je visitai ainsi le MusĂ©e Juif de Berlin en compagnie d’une collĂšgue d’allemand polonaise, dans le cadre d’un stage organisĂ© par le Goethe Institut. Cette collĂšgue ne savait rien, ou presque, du judaĂŻsme, et, tout au long de notre visite, elle me dĂ©sarçonna avec des rĂ©flexions Ă  la fois naĂŻves et perfides, m’expliquant qu’en Pologne, on ne faisait pas beaucoup confiance aux juifs, qu’elle se demandait si ces « preuves », que nous Ă©tions en train de dĂ©couvrir, Ă©taient rĂ©elles
 Ainsi, en regardant les petites valises et des vĂȘtements de bĂ©bĂ©s sauvĂ©s des camps, elle en mettait la rĂ©alitĂ© en doute. J’en avais la nausĂ©e, en particulier lorsque je m’isolai, Ă©puisĂ©e par ses bavardages indĂ©cents, dans l’immense salle obscure et bĂ©tonnĂ©e, aux immenses parois biseautĂ©es formant un puits inversĂ© de lumiĂšre: la porte fermĂ©e, on se croit rĂ©ellement
dans une chambre Ă  gaz



https://www.berlin.de/fr/monuments/3560999-3104069-musee-juif-de-berlin.fr.html

En sortant du musĂ©e, nous marchĂąmes longuement Ă  travers mon cher Berlin, et je tentais, modestement, d’expliquer Ă  ma collĂšgue quelques rudiments au sujet des origines de l’antisĂ©mitisme, cet antisĂ©mitisme que, toute professeur d’allemand qu’elle Ă©tait, toute charmante qu’elle Ă©tait, elle continuait Ă  propager, Ă  quelques encablures d’Auschwitz
 Je lui parlais comme Ă  je parle Ă  mes Ă©lĂšves qui, trĂšs rarement, sont au fait de cette « question juive »  Et ce malgrĂ© les cours au sujet des religions du monde qu’ils reçoivent au fil de leurs annĂ©es d’école, comme dans le programme d’histoire de sixiĂšme, lorsqu’ils Ă©tudient le fait religieux, ou au grĂ© du traitement de la seconde guerre mondiale, en troisiĂšme, oĂč, mĂȘme si mes collĂšgues n’ont plus le droit de dire « holocauste » (trop « religieux », justement! ), et oĂč le terme « Shoah » ne me semble guĂšre usitĂ© (par exemple inconnu, encore cette annĂ©e, par mes classes, excatement comme dans les sondages qui ont Ă©maillĂ© la presse ces derniers mois
), nos Ă©lĂšves sont tout de mĂȘme confrontĂ©s au terme de « judaĂŻsme » et Ă  l’histoire


Ma collĂšgue -tout comme nos Ă©lĂšves, si souvent
- ignorait qu’il se disait que « les juifs » avaient tuĂ© JĂ©sus; ma collĂšgue ignorait l’ostracisme vĂ©cu par les communautĂ©s juives au fil des siĂšcles, le fait que certains mĂ©tiers leur fussent interdits autrefois, leur rapport privilĂ©giĂ©, par lĂ  mĂȘme, avec les mĂ©tiers de l’usure
 Elle ne savait pas non plus qu’il avait existĂ© des ghettos en dehors de celui de Varsovie, ne connaissait pas le terme de « pogrom »  Ma collĂšgue, enseignant l’allemand Ă  de jeunes polonais, mon adorable collĂšgue Ă  l’accent chantant, avec laquelle j’ai dĂ©couvert Berlin pour la premiĂšre fois de ma vie, ma collĂšgue me bouleversait de par son ignorance crasse, scandaleuse, de par un antisĂ©mitisme quasi « naturel »  Et cette ignorance, combien de fois l’ai-je retrouvĂ©e au dĂ©tour de « smal talk », de conversations lĂ©gĂšres avec des inconnus, des commerçants, des collĂšgues, mĂȘme


Alors je dis, je rĂ©pĂšte, je martĂšle que, oui, il est urgent de refonder notre politique autour du « devoir de mĂ©moire », car, au seuil des Ă©lections europĂ©ennes, aprĂšs la multiplication en France de crimes antisĂ©mites plus odieux les uns que les autres -je voudrais saluer la mĂ©moire des victimes de la tuerie de Toulouse, mais aussi celle d’Ilan Halimi, de Sarah Halimi, de Mireille Knoll
- , aprĂšs l’inquiĂ©tante accumulation d’actes de vandalisme antisĂ©mites, et devant les montĂ©es en puissance de l’antisĂ©mitisme mondial, il est du devoir de notre dĂ©mocratie de poursuivre l’éducation des plus jeunes, mais aussi de la nation tout entiĂšre, en racontant encore et toujours le fait historique immonde de la barbarie concentrationnaire, mais aussi en Ă©clairant les esprits autour du fait religieux. Notre loi sur la laĂŻcitĂ© est merveilleuse, car non seulement elle prĂ©serve l’espace public de tout signe ostentatoire, mais aussi elle est censĂ©e permettre l’éducation Ă  la tolĂ©rance. Allons plus loin. Osons nous inspirer, peut-ĂȘtre, mĂȘme si cela semble paradoxal, des rapprochements Ă©clairĂ©s faits par des religieux eux-mĂȘmes!

http://www.seuil.com/ouvrage/des-mille-et-une-facons-d-etre-juif-ou-musulman-delphine-horvilleur/9782021349306

PlutĂŽt que d’entĂ©riner les guerres intestines liĂ©es Ă  la politique au Moyen-Orient, plutĂŽt que de tolĂ©rer les appels au boycott d’IsraĂ«l et les festivals pro palestiniens qui fleurissent, ravivant ainsi les tendances fratricides si prĂ©sentes dĂ©jĂ  dans les « quartiers », ayons le bon sens de favoriser, au contraire, le vivre-ensemble! Si je clique sur Google « pro palestine Toulouse », en ce premier mai 2019, je trouve ainsi, en ma seule ville rose, des dizaines de manifestations de soutien en faveur de la Palestine, entre le « CinĂ© Palestine » de la CinĂ©mathĂšque et les recueils de poĂ©sie, en passant par les appels au boycott
 Mais rien n’est fait pour rapprocher les communautĂ©s
 Alors que des solutions existent


Et c’est ainsi que malgrĂ© nos efforts d’enseignants, l’histoire se rĂ©pĂšte, encore et toujours. Et c’est ainsi que j’ai Ă©tĂ© obligĂ©e de quitter, il y a quelques semaines, au lendemain de la profanation du cimetiĂšre juif de Strasbourg, une manifestation poĂ©tique pourtant peuplĂ©e d’intellectuels Ă©clairĂ©s, d’amoureux des mots, de gens reprĂ©sentant la parole, l’esprit, la rĂ©flexion
 Ce soir-lĂ , en effet, nous Ă©tait prĂ©sentĂ© un superbe recueil de poĂšmes en faveur de Gaza, « Requiem pour Gaza », et j’ai eu, dans un premier temps, plaisir Ă  en Ă©couter des extraits, superbement Ă©crits et rĂ©citĂ©s.

https://www.france-palestine.org/Requiem-pour-Gaza-recueil-d-un-collectif-de-30-poetes

Cependant, ensuite, j’osai, devant la petite assemblĂ©e, interroger un auteur prĂ©sent: comment ressentait-il, justement, la prolifĂ©ration d’actes antisĂ©mites, en particulier cette profanation rĂ©cente du cimetiĂšre de Quatzenheim? AussitĂŽt, des sourires amusĂ©s s’élevĂšrent dans le public prĂ©sent autour de la table; une participante Ă©clata presque de rire en disant que c’était « un coup de Macron », et qu’elle n’y croyait pas une seconde, et les autres d’acquiescer. MĂ©dusĂ©e, je leur rappelai qu’une enquĂȘte de flagrance Ă©tait ouverte, et que de multiples actes antisĂ©mites fleurissaient, depuis plusieurs mois


Ils sont venus
tuer les
pierres , lapider les morts
de leur bĂȘtise crasse.

Ils ont griffé la
terre de leurs doigts
ignorants, fossoyeurs
de l’immonde,
dépeçant le silence.

Tels des vautours
affamés, ils ont conspué
l’ÉternitĂ©,
crevant les yeux du granit,
Ă©ventrant le sein
des marbres :
charognards de
l’Indicible.

https://sabineaussenac.blog/2015/02/18/763/

En vain. Le complotisme de certains intellectuels prĂ©sents me terrifia, Ă©branlant fortement mes convictions dans le pouvoir de la rĂ©flexion: on pouvait donc Ă©crire de la poĂ©sie, s’émouvoir de la situation Ă  Gaza, mais pas de celle des juifs de France? AprĂšs avoir tentĂ© en vain d’expliquer certaines de mes idĂ©es, et aprĂšs avoir Ă©voquĂ© les meurtes commis Ă  l’école juive de Toulouse en 2012, je me levai et partis. EffondrĂ©e.

phttps://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/myriam_1_b_1371928.html

Plus rĂ©cemment, lors d’une soirĂ©e, je me rendis compte que certains de mes amis adoraient Renaud Camus, « un auteur extraordinaire », alors que cet obscurantiste est Ă  l’origine des thĂ©ories du « grand remplacement » et que le djihadiste de Christchurch s’est inspirĂ© de ses Ă©crits
 Alors que cette personne baigne dans de fĂącheuses compromissions autour de l’antisĂ©mitisme


https://www.renaud-camus.net/affaire/kechichian.htm

Alors oui, plus que jamais, il est d’actualitĂ© d’évoquer le souvenir de la Shoah, et aussi de rĂ©flechir Ă  des stratĂ©gies dĂ©mocratiques pour renforcer le vivre-ensemble. Diffuser rĂ©guliĂšrement « Rabbi Jacob » ou « La vĂ©ritĂ© si je mens » Ă  la tĂ©lĂ©vision ne suffit plus! Il faudrait rĂ©ellement et de façon insistante expliquer aux Français, dont certains se sont illustrĂ©s rĂ©cemment par un lynchage envers des Roms accusĂ©s d’avoir « volĂ© des enfants », que le lobby juif ne possĂšde pas les mĂ©dias, et qu’il n’est pas correct de dessiner des croix gammĂ©es sur des portraits de Simone Veil ni de dĂ©truire des tombes juives, parce qu’on commence comme ça, et ensuite on finit par tuer une enfant juive d’une balle dans la tĂȘte
 Il faudrait aussi que les modĂ©rateurs des rĂ©seaux sociaux soient plus attentifs Ă  l’antisĂ©mitisme largement diffusĂ© au fil du net, en particulier, hĂ©las, au grĂ© des pages de l’ultra-gauche. LĂ  aussi, antisionisme et antisĂ©mitisme flirtent dangereusement l’un avec l’autre, au fil de discours souvent policĂ©s et pervers, bien capables d’embrigader de jeunes esprits malĂ©ables


Ayons confiance. Ayons confiance dans ce pouvoir du partage et de la conviction, mais osons dire les choses, expliquer, ne pas courber l’échine devant ceux qui veulent hurler plus fort que les autres, dĂ©former l’histoire et salir les morts et les Justes. Inspirons-nous des associations, demandons au gouvernement de promouvoir les mĂ©tissages et l’éducation Ă  la tolĂ©rance


https://www.franceinter.fr/societe/salam-shalom-salut-montrer-que-juifs-et-arabes-peuvent-tres-bien-vivre-ensemble-en-france

Soyons dignes de Simone, de Marceline, et des millions de victimes qui, toutes, mĂ©ritent d’ĂȘtre nommĂ©es dans leur dignitĂ© de femmes et d’hommes.

Ne pas oublier

barbaries indicibles.

Garder la lumiĂšre.

濘れăȘいで

èš€è‘‰ă«ăȘらăȘă„é‡Žè›źäșș。

慉を保ちăȘさい。

Wasurenaide

Kotoba ni naranai yaban hito.

Hikari o tamochi nasai.


https://www.vanupied.com/varsovie/varsovie-atmosphere/ghetto-de-varsovie-de-sa-creation-a-l-insurrection.html

https://www.huffingtonpost.fr/2018/11/09/les-actes-antisemites-explosent-en-2018-en-france_a_23584388/

https://www.huffingtonpost.fr/sabine-aussenac/la-shoah-cest-has-been_b_1676229.html

https://sabineaussenac.blog/2014/02/10/ilan-halimi-8-ans-deja/

2014: L’autre cĂŽtĂ© de moi

 » Je n’ai aucune rĂ©elle lĂ©gitimitĂ© pour Ă©voquer le 19 mars 2012 et les autres meurtres commis par Mohamed Merah. Je ne suis pas juive, je ne suis pas militaire, je n’ai pas Ă©tĂ© touchĂ©e par l’antisĂ©mitisme. Ou, en fait, si, mais Ă  contrario : parce que je suis, par ma mĂšre, d’origine allemande. Parce que je sais que si mes grands-parents n’ont pas eu la carte du parti, mon grand-pĂšre Ă©tait cependant soldat de la Wehrmacht ; il a fait le Front de l’Est, est restĂ© des mois prisonnier.

C’est lui qui, un jour, m’a mis le roman « Exodus » entre les mains, sans un mot. J’avais 13 ans, je lisais Ă  peine l’allemand, et pourtant j’ai lu, et compris. La mĂȘme annĂ©e, j’avais lu le Journal d’Anne, et, lĂ  aussi, ouvert les yeux. Mon pays adorĂ©, ma deuxiĂšme patrie, mon Allemagne des contes de Grimm, des longues promenades le long du Rhin, de mes grands-parents chĂ©ris, avait donc aussi Ă©tĂ© le pays de l’Indicible.

L’autre cĂŽtĂ© de moi

L’autre cĂŽtĂ© de moi sur la rive rhĂ©nane. Mes Ă©tĂ©s ont aussi des couleurs de houblon.

ImmensitĂ© d’un ciel changeant, exotique rhubarbe. Mon Allemagne, le Brunnen du grand parc, pain noir du bonheur.

Plus tard, les charniers.

Il me tend « Exodus » et mille Ă©toiles jaunes. L’homme de ma vie fait de moi la diseuse.

Lettres du front de l’est de mon grand-pĂšre, et l’odeur de gazon coupĂ©.

Mon Allemagne, entre chevreuils et cendres.

Bien sûr, les Allemands ont souffert : ma mÚre encore ne peut entendre un avion sans frémir, et je sais que la blondinette de 4 ans a eu peur, faim, froid.

Mais quelque part, je suis la seule de ma famille Ă , en quelque sorte, « porter la Shoah ». La Shoah par balles de mon grand-pĂšre, que personne n’a jamais encore osĂ© Ă©voquer avec moi. Et surtout la Shoah tout court.

Alors depuis mon adolescence, je cherche, je regarde, je rĂ©flĂ©chis
Ces amis chez lesquels j’avais Ă©tĂ© jeune fille au pair, qui, chaque annĂ©e, partaient dans un kibboutz pour « racheter la Faute », m’avaient donnĂ© des livres sur le judaĂŻsme
Et puis un jour j’ai trĂ©buchĂ© sur Rose AuslĂ€nder, « ma » poĂ©tesse juive de la Shoah, et, bien tard, Ă  44 ans, je lui ai consacrĂ© un mĂ©moire de DEA
J’ai mĂȘme, un temps, flirtĂ© avec une idĂ©e de conversion


Les miens se moquaient de moi : « Mais qu’est-ce-que tu as encore, avec tes juifs ? » Pourtant, oui, il y a cette Ă©trange proximitĂ©, et puis mes larmes d’enfants lorsque j’entendais du Chopin ou des valses tziganes, et puis mon profond dĂ©goĂ»t Ă  mĂ©langer par exemple du fromage et du poisson


Mais au-delĂ  de l’anecdote, je me suis jurĂ© de tĂ©moigner. De dire, toujours. Ainsi je parle de la Shoah lors de mes cours, bien entendu, lorsque je fais mon mĂ©tier de prof
d’allemand. MĂȘme quand on m’envoie en terre d’Islam, dans les Quartiers oĂč les Ă©lĂšves ricanent au seul nom de « juif », dans ces classes oĂč, une annĂ©e, j’ai Ă©tĂ© obligĂ©e de faire noter dans le carnet de correspondance :

« Je ne prononcerai plus le nom du FĂŒhrer en cours sans y avoir Ă©tĂ© invité », tant les Ă©lĂšves adoraient parler d’Hitler et du gazage des juifs


Alors en ce beau matin de mars 2012, quand un Ă©lĂšve, dans mon lycĂ©e de campagne, a reçu un sms de son pĂšre policier Ă  l’interclasse, un sms qui lui parlait du massacre Ă  l’école juive de Toulouse, j’ai immĂ©diatement Ă©crit, Ă  la rĂ©crĂ©ation, une phrase sur le tableau d’affichage devant la salle des profs; au feutre, j’ai notĂ© simplement :

« Premier attentat antisémite en France depuis la rue des Rosiers. »

Et j’ai dessinĂ© une petite Ă©toile juive.

Puis je suis retournĂ©e en salle des profs. Moi, je tremblais. Entre temps, j’avais allumĂ© l’ordinateur. J’avais lu les dĂ©pĂȘches, les rĂ©cits des faits.

J’avais lu qu’un homme fou avait abattu de sang-froid un pĂšre et ses deux enfants, dont j’apprendrais plus tard qu’il s’agissait du jeune Jonathan Sandler et de ses petits Gabriel, 4 ans, et Arieh, 5 ans, devant l’école Ozar Hatorah de ma ville rose, Ă  quelques kilomĂštres de la bourgade oĂč j’enseignais. J’avais lu que cet homme ensuite avait pĂ©nĂ©trĂ© dans l’enceinte de l’école et blessĂ© d’autres personnes, et surtout qu’il avait tirĂ© une balle dans la tĂȘte de la petite fille qu’il tenait par les cheveux. Plus tard, on me dira qu’elle s’appelait Myriam Monsonegro, qu’elle avait 7 ans et Ă©tait la fille du directeur de l’école : ce dernier avait vu mourir sa fille.

En ce matin du 19 mars 2012, vers 10 h, je tremblais. Parce que dĂ©jĂ  j’avais lu certains dĂ©tails, et parce qu’il me semblait intolĂ©rable qu’un tel attentat se produise, en France, si longtemps aprĂšs la Shoah. AprĂšs la Shoah.

Dans la salle des profs qui bruissait et papotait, les conversations, certes, s’étaient quelques minutes orientĂ©es vers la nouvelle de l’attentat, mais, bien vite, le quotidien avait repris le dessus ; on parlait des devoirs surveillĂ©s, du bac blanc, de telle classe Ă  problĂšmes
Je me souviens du rire presque hystĂ©rique de cette collĂšgue, qui dĂ©chirait l’espace et me vrillait indĂ©cemment ce dĂ©calage dans les oreilles.

En passant pour remonter en cours, un collĂšgue, postĂ© devant le tableau blanc portant mon inscription, m’interpella :

–         C’est toi qui as Ă©crit ça ? Mais c’est n’importe quoi ! Comment affirmes-tu qu’il s’agit d’un attentat antisĂ©mite ? Tu te bases sur quoi ?

InterloquĂ©e, je le regardai, sans comprendre. Je lui rĂ©pĂ©tai alors ce que j’avais lu et entendu, je lui parlais du nom de ce lycĂ©e juif, et de la balle tirĂ©e Ă  bout portant dans la tĂȘte de Myriam.

Il souriait, ricanait presque. Il me rĂ©pĂ©ta que cette action pouvait aussi ĂȘtre celle d’un dĂ©sĂ©quilibrĂ©, ce ne serait pas la premiĂšre fois. Il monta en cours, presque guilleret. J’avais envie de vomir.

Mon inscription a disparu trĂšs vite. Quelques jours plus tard, « on » m’a convoquĂ©e, « on » m’a expliquĂ© que mes activitĂ©s d’écriture avaient dĂ©jĂ  Ă©tĂ© « repĂ©rĂ©es » par « les autoritĂ©s », et puis la loi sur la laĂŻcitĂ©, et qu’est-ce-que c’était que ce dessin d’étoile juive, mais je me croyais oĂč ? Entre temps, j’avais en effet Ă©crit sur le Huffington Post ma « Lettre Ă  Myriam », qui avait fait le tour du monde, qui avait Ă©tĂ© reprise sur d’autres blogs, mais
le fait que j’y Ă©voque mon mĂ©tier, et l’autre Ă©tablissement oĂč j’enseignais cette annĂ©e-lĂ , avait dĂ©rangé 

« On » me parla du « devoir de rĂ©serve », qui, j’ai vĂ©rifiĂ©, n’existe pas pour les enseignants. Et puis durant quelques jours, alors mĂȘme que Toulouse pleurait, organisait des Marches Blanches, alors mĂȘme que la terre d’IsraĂ«l accueillait les victimes, alors mĂȘme que Éva Sandler, la veuve et maman des petites victimes, impressionnait la terre entiĂšre par sa dignitĂ©, alors mĂȘme qu’une autre maman extrĂȘmement courageuse commençait son combat pour la mĂ©moire de son fils assassinĂ©, son combat pour la paix et la fraternitĂ© qui lui a valu encore rĂ©cemment de recevoir un prix Ă  Toulouse, lors du repas du CRIF, car je n’oublie pas ici la mĂ©moire des soldats tuĂ©s Ă  Montauban et Toulouse, Abel Chennouf, Mohamed Negouad et Imad Ibn Ziaten, moi, je tremblais Ă  nouveau, mais de peur :

Car « on » m’avait parlĂ© de reprĂ©sailles administratives, « on » m’avait mise en garde, « on » m’avait expliquĂ© que certaines choses n’étaient pas bonnes Ă  dire, que je devais tenir ma langue, mon rang, au lieu de tenir tĂȘte


Je me souviens de mes mails à des amis en Israël, de quelques contacts avec des avocats


C’est si loin
C’est si dĂ©risoire, aussi. J’ai presque honte de m’ĂȘtre inquiĂ©tĂ©e, quand les parents des victimes pleuraient encore leurs morts, quand les balles des forces de l’ordre eurent raison de la BĂȘte.

Je pensais que la France serait forte. Je pensais sincĂšrement que cet acte odieux serait le dernier, que jamais, plus jamais de telles abjections se produiraient.

Mais j’étais naĂŻve. Car depuis, dans cette mĂȘme ville rose, il y a quelques semaines, des quolibets et des insultes ont empĂȘchĂ© la dĂ©lĂ©gation juive de manifester aprĂšs que des tags antisĂ©mites aient souillĂ© notre brique rose. Car depuis, dans tout l’hexagone, un prĂ©tendu humoriste Ă  la solde de l’Iran et des nĂ©onazis a libĂ©rĂ© la parole en reprenant le salut hitlĂ©rien sous la forme de cette ridicule quenelle.

Je ne suis pas juive. Je ne suis pas militaire.

Je n’ai pas Ă©tĂ© victime de Mohamed Merah.

À Toulouse, le printemps est lĂ , les forsythias ensoleillent les jardins, nous guettons presque les onyx des hirondelles qui bientĂŽt reviendront. J’entends quelque part les voix de ceux qui me soufflent « Mais qu’est-ce-que tu fais encore avec tes histoires de juifs ? Reste tranquille, fais ton travail, c’est tout
Qui es-tu, pour prĂ©tendre t’exprimer sur ces sujets-là ? »

Rien. Je ne suis rien, je ne suis personne.

Simplement une prof d’allemand en deuil de la dĂ©mocratie. »

Damit kein Licht uns liebe

Sie kamen

mit scharfen Fahnen und Pistolen

schossen alle Sterne und den Mond ab

damit kein Licht uns bliebe

damit kein Licht uns liebe

Da begruben wir die Sonne

Es war eine unendliche Sonnenfinsternis

Pour qu’aucune lumiùre ne nous aime

Ils sont venus

portant drapeaux acérés et pistolets

ont abattu toutes les Ă©toiles et la lune

pour qu’aucune lumiùre ne nous reste

pour qu’aucune lumiùre ne nous aime

Alors nous avons enterré le soleil

Ce fut une Ă©clipse sans fin

(in Blinder Sommer / ÉtĂ© aveugle)

Rose AuslÀnder

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